1/ Naissance de la commune.

La commune de La Côte d’Aime a mis beaucoup de temps à se réaliser. Son histoire originale et mouvementée s’organise en cinq temps.

1°) 1442*, Sous le nom de quartier de La Côte, les quartiers de La Balme et de Mont Rosset qui font partie de la paroisse d’Aime, obtiennent du Duc de Savoie, l’albergement et la délimitation de leur territoire.

-le quartiers de La Balme, (dit aussi quartier du haut) est composé de La Sciaz, Prébérard et des Bergeries, pour les villages. Des Pars, des Fours, Bon Pas, Crêt Jourdan, et Foran pour les montagnettes. Des Plans pour communaux et  de La Balme pour fruit commun.
-Celui de Mont Rosset, (ou quartier du bas.) comprend Le Villard, Beguevey, Pierrolaz (le chef lieu actuel), Prégirod et Les Moulins, les montagnettes de La Fougère, Entre Deux-Nants, La Gitte, Prépinet, Chézeries, Les Maraîches et Chambrier, les communaux de Chézeries, Chambrier et des Planets, et le fruit commun de Mont Rosset

2°) Vers la fin du XVe ou au début du XVIe siècle, le quartier de Montméry, se sépare du Prieuré de Bellentre pour rejoindre la paroisse d’Aime.

Ses montagnettes sont aux Fours, ses communaux (en indivision avec Valezan jusqu’en 1912) à Pierres Caillées, (ou Taillées). Son petit alpage se situe au Rocher. Pièce rapportée après l’acte d’albergement de 1442, ce hameau n’aura pas accès aux alpages de la Balme et de Mont Rosset et restera section électorale jusqu’en 1948. À ce titre, il élisait deux conseillers qui siégeaient au conseil municipal de La Côte.
Les quartiers de la Balme et de Mont Rosset se partagent le Bois Borgne. Le bois de Montméry se situe à la Combe Valezane.
On notera que chacun occupe une bande de territoire longue et étroite qui va de l’Isère à la montagne. Cela permet d’avoir des propriétés à tous les étages de la végétation: vignes, vergers, champs pour céréales ou pommes de terre, prés à foin, pâturages et alpages.
Si les vignes, les parties villageoises et montagnardes de ces quartiers sont relativement bien délimitées, il n’en va pas de même des prairies en haut des Bergeries où les propriétés des habitants de tous les villages sont très entremêlées.

3°)1714*, les trois quartiers, Balme, Montméry et Mont Rosset, -sauf Le Villard – s’affranchissent d’Aime pour former la paroisse de La Côte d’Aime.

4°)1840*, Le Villard, à son tour, se désunit d’Aime et rejoint La Côte .

5°)1948*, les biens des trois quartiers sont versés au domaine communal et exploités en communs.

Le sectionnement électoral est supprimé. Enfin, cet ensemble devient commune pleine et entière.
Jusqu’à dernière cette date, on trouvait donc trois unités économiquement autonomes. Elles ne travaillaient ensemble que pour régler des problèmes d’administration générale, de finances communales, de voirie, d’assistance aux indigents ou de relation avec les autorités de tutelle.

2/ Le travail et les saisons.

La vie à la montagne est une économie qui s’appuie sur l’élevage et le pastoralisme. Elle se caractérise par un très grand nombre de petits propriétaires et l’absence de fermiers. Chaque famille possède sa ou ses vaches. Elles fournissent  le lait nécessaire à la maisonnée, dont la ration lactée de l’alimentation est importante. Ce lait sert  également à nourrir les veaux, et le surplus est  porté à la fruitière. Des génisses et des veaux élevés pour  être vendus,ou pour le renouvellement des vaches laitières complètent le lot de bovins. Dans chaque étable, on rencontre une ou plusieurs chèvres qui donneront des cabris pour la viande, et le lait l’été lorsque les vaches sont en montagne. Quelques moutons pour la viande et la laine complètent généralement le cheptel. Une partie de cette laine est lavée, cardée, filée et tricotée en chaussettes ou en pulls par les dames de la maison, L’autre part est portée à la filature Arpin de Séez qui en échange rendra de la couverture ou un coupon de drap. Un drap raide, rugueux dont on fera des vêtements inusables. On trouve bien sûr les inévitables volailles et le roi de la table: le cochon qui apportent un lot important de nourriture. A cela se rajoute une monture de trait, presque toujours un mulet, à moitié, c’est-à-dire appartenant à deux propriétaires qui l’utilisent et le nourrissent à tour de rôle, et le chien de berger. La polyculture pratiquée par nos ancêtres leur permet d’assurer la quasi totalité de leurs besoins. Les achats sont limités à quelques denrées telles que le sucre, le sel, le café et aux objets et outils non disponibles sur place.

Chaque famille possède sa vigne d’où elle tire une partie de sa boisson, le solde provient du cidre extrait des pommes des vergers. Ces vergers produisent également de grosses quantités de bonnes pommes à couteau destinées à la vente. De nombreux noyers sont cultivés pour l’huile et le bois d’ébénisterie. Les champs fournissent les pommes de terre -base de la nourriture- et les céréales,(froment, seigle, orge et avoine) Jusqu’en 1900 celles-ci sont moulues dans des moulins banaux, à partir de là elles le seront chez des meuniers privés. Les meuniers se paient en nature en gardant une partie de la farine. Le seigle servira essentiellement à la fabrication du pain, (une fois tous les 15 jours). La farine de froment sera pour partie transformée en pain ( en mélange avec le seigle) et pour partie conservée pour la cuisine. Jusqu’après la 2ème Guerre, la fabrication du pain s’effectuera dans les fours de village. Ensuite, la farine sera apportée aux boulangers qui en échange donneront l’équivalent en pain. L’orge et l’avoine sont destinés aux animaux. Le potager fournit les légumes: choux, poireaux, haricots, carottes, navets etc.

L’hiver, bêtes et gens sont à l’abri, cohabitant souvent dans le même espace pour limiter les rigueurs de la saison. Il faut assurer les soins des animaux, la survie des gens, l’abattage et le rangement du bois, la fabrication et la remise en état du matériel, participer à l’instruction des enfants (dans les villages un adulte instruit les réunit dans une étable pour leur apprendre à lire et à compter). C’est aussi le temps des veillées, des vogues de village, des conscrits et de «cametran » (carnaval). L’hiver malgré ses rigueurs est la saison où l’on trouve du temps pour vivre et se distraire, le reste de l’année étant : travail ! travail !  travail !.

Avec le printemps, vient la remise en route des travaux: épierrer, taupiner, ratisser les prés, remonter la terre des champs, réparer les chemins, tailler et piocher les vignes, entretenir les  arbres fruitiers, jardiner et faire les labours et semis de printemps. À la mi-mai, c’est le moment de transhumer aux montagnettes*, pour un mois environ. Généralement c’est la maman accompagnée de ses plus jeunes enfants qui en assure le fonctionnement. C’est ici que l’on fabrique la tomme et le beurre pour la consommation familiale. Les hommes et les grands enfants sont aux villages occupés aux gros travaux des champs.

Dans la dernière décade de juin, arrive l’inalpage* à la grande montagne – le fruit commun -. Toutes les bêtes d’un même quartier sont rassemblées, (vaches, génisses, veaux, chèvres et moutons sont en troupeaux séparés). Pour la durée de l’estive*, les animaux sont alors sous la responsabilité d’employés où chacun a une tâche précise. Ces montagnards ont été engagés par les procureurs pour la saison. Les procureurs, ou mandataires, sont deux des propriétaires qui ont en charge la gestion du fruit commun pendant deux ans. Sont désignés pour prendre leur tour ceux qui totalisent le plus gros cheptel en nombre cumulé. Le Beaufort d’alpage, dont la vente les bonnes années, assure une part importante des revenus est fabriqué sur place.

Toute la famille est maintenant en bas dans les villages pour les gros travaux d’été. Fenaisons et moissons vont prendre beaucoup de temps, demander beaucoup de bras et de sueur, car tout se fait à la main. Le morcellement et l’éparpillement des propriétés rendent le travail difficile, malaisé et multiplient les pertes de temps en incessants déplacements.

Et voilà déjà l’automne, mi-septembre on démontagne*. Les bêtes retrouvent leurs propriétaires respectifs dans les montagnettes. Femmes et jeunes enfants rejoignent leurs chalets pour un séjour de quelques semaines. Aux villages, hommes et grands assurent les labours et semis d’automne et rentrent les dernières récoltes: pommes de terre, vendanges, pommes et ultimes fourrages. C’est la saison des grandes foires. La vente des très nombreux animaux d’élevage est la source principale de revenus pour ces paysans-éleveurs de montagne. En 1901 par exemple, après les foires de la mi-septembre, il a été expédié 240 wagons complets de bovins à la gare de Moûtiers!
À la Toussaint, tout le monde est redescendu aux villages.
Et puis … il y a l’hiver…et le cycle recommence.

3/ La route départementale et les moyens de transport.

Ce cycle immuable et qui semblait éternel va commencer à évoluer à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, d’abord très lentement, puis de plus en plus vite pour se terminer brutalement un siècle plus tard avec la disparition de ce type d’économie.

La construction de la route départementale de 1850 à 1895 environ lance le processus. Les différents hameaux y seront progressivement raccordés :(Le Villard en 1860, Pierrolaz en 1868, La Sciaz en 1883, Prégirod en 1885, Les Bergeries en 1887, Montméry et Beguevey en 1911), puis viendront les routes agricoles dont le maillage complet sera terminé vers 1980. Ce changement va modifier de fond en comble les transports. Jusqu’alors tout était transporté soit à bât, soit sur des luges, ou encore à dos d’homme. Par exemple, jusque dans les années 30, les beauforts des alpages devaient êtres descendus par ces moyens, des caves de La Balme ou de Mont Rosset, jusqu’au Pont de La Gitte, où le fromage était mis sur les charrettes. Les propriétaires sans monture descendaient leur meule de fromage en la portant dans un sac sur le dos!. (Pierre Ruin est le dernier à l’avoir fait ainsi). La route sera prolongée vers Foran et Prépinet entre 1926 et 1935.

Cent ans après les tombereaux et les charrettes, qui ont apporté un soulagement indéniable pour tous les transports, viendront les premiers  engins agricoles. Ce seront des jeeps et des anciennes berlines transformées en camionnettes, puis les motoculteurs et quelques tracteurs. Les premières motofaucheuses arriveront à la même époque. Nous sommes après la 2ème guerre. (Louis Plassiard est le premier à s’équiper d’une machine).
Si la cabine téléphonique est installée en 1908, il faut attendre 1929 pour l’électricité, et 1946 pour la réalisation du réseau général d’eau potable.

4/ Les grandes réformes.

Trois évènements importants vont modifier profondément le fonctionnement de cette société :
– 1932 : C’est la création de la coopérative fruitière communale qui doit remplacer les fruitières de village. Sa mise en place va demander des trésors de persévérance et de persuasion à ses promoteurs. Malgré toute l’énergie déployée pour le lancement de cette nouvelle organisation, un groupe de propriétaires du centre de la commune ( Pierrolaz, Prébérard ) n’admettant pas la péréquation mise en place pour le ramassage du lait des villages éloignés refuse d’adhérer et continue à faire fonctionner l’ancienne fromagerie de Pierrolaz jusqu’en 1941. De même quelques Bergeriens continueront temporairement avec Montméry. Montméry qui est de la Côte tout en n’y étant pas viendra seulement en 1952. La coopérative va alors atteindre son plein régime. Dans les années 52-58, on y fabrique  chaque saison (de janvier à mi-mai) près de 32 tonnes de Beaufort, soit 6 meules par jour. Mais le déclin va venir avec une très grande rapidité. Elle devra fermer quelques années plus tard et sera dissoute en 1975.
– 1948 : Le conseil municipal décide de modifier de fond en comble la structure  ancestrale de la commune.
– suppression des quartiers de Mont Rosset et de La Balme,
– transformation des communaux en fruits communs,
– intégration de Montméry  qui apporte ses biens propres et une « dot » de 200.000 francs de l’époque (8950 euros) dans le lot commun (le sectionnement électoral est supprimé ).
Bien que très largement approuvée par la population consultée par référendum, cette réforme va être âprement contestée par quelques propriétaires riverains des communaux. Ils avaient pris l’habitude, depuis fort longtemps, de squatter ces espaces sur lesquels ils faisaient paître leur bétail.

– 1955 : Le remembrement des propriétés est lancé. Cette affaire va rencontrer une très forte opposition et échauffer les esprits pendant une vingtaine d’années. Il se terminera quand l’agriculture familiale sera moribonde. Confrontée à la société de consommation, elle a implosé. La plupart des paysans en activité est partie s’embaucher en usine, les jeunes travaillent tous à l’extérieur. Le cheptel est passé de 280 vaches à quelques unités en moins de dix ans. Les prés ne sont plus fauchés, ni pâturés. Chaque printemps voit partir en fumée des hectares de prairies détruits par brûlis. Une page historique est tournée. Une  organisation sociale, culturelle et économique, vieille de plusieurs siècles a disparu à tout jamais sous les coups du capitalisme marchand. Arrivé trop tardivement cette réforme ne sera d’aucune utilité agricole.

5/ La Mutation.

«L’agriculture moderne», constituée de grosses exploitations, prendra le relais quelques années plus tard. En ce qui concerne La Côte d’Aime, seulement 4 sur 15 sont tenues par des autochtones. Ces nouvelles unités de production agricole, mécanisées, subventionnées, et obnubilées par le rendement, font fi du nouveau bornage car il leur faut de grands espaces de travail. Elles auront aussi tendance à négliger l’entretien et la conservation du patrimoine légué par leurs prédécesseurs. Il n’y a qu’à voir la prolifération des cynorrhodons et autres épineux dans certains secteurs, ou l’étendue des champs de rumex dans d’autres.
L’autre changement important de la commune est son urbanisation, favorisée par une situation naturelle favorable: relief propice, proximité du fond de la vallée, exposition plein sud et ensoleillement généreux en toutes saisons. Ajoutons à cela des zones constructibles importantes et les avantages résultants du remembrement : les nouvelles parcelles ont une taille et une forme convenables pour la construction. En plus, elles sont presque toutes desservies par le réseau routier résultant des travaux connexes de cette opération.
Si au début de cette urbanisation, on compte beaucoup de jeunes Côterains qui s’installent, leur proportion va aller en diminuant au fur et à mesure de l’envolée spéculative du prix du terrain. Le coût exorbitant du sol réserve de plus en plus la possibilité de s’établir aux gens aisés ou aux propriétaires du sol.

Guy Plassiard